Côte d’Ivoire/Recrutement de 33 personnes sourdes à la Fonction publique : ”c’est insuffisant” juge le président de leur association (INTERVIEW)

Le président de l’Association nationale des sourds de Côte d’Ivoire (ANASOCI), Ouattara Yegueleworo a jugé ”insuffisant”, les 33 personnes sourdes recrutées à la Fonction publique en 2020, dans un entretien accordé au journal en ligne www.quoideneuf.info

 

 

Quelle est la situation des personnes sourdes en Côte d’Ivoire ?

La situation des personnes sourdes s’est améliorée depuis quelques années. Surtout après la ratification de la Convention internationale relative aux droits des personnes handicapées par la Côte d’Ivoire en Janvier 2014.

Nous notons une grande prise de conscience des autorités publiques et d’une frange de la population sur l’importance de l’inclusion des personnes sourdes dans le tissu social et ce à tous les niveaux.

Mais force est de reconnaître que beaucoup reste à faire pour prendre en compte les nombreux besoins d’accessibilité à l’éducation, aux services sociaux de base, à l’emploi, à la promotion de droits des personnes sourdes et à la reconnaissance de la langue des signes entre autres.

 

Parlons de l’emploi, comment jugez-vous la situation ?

De nos jours, lorsqu’on parle d’emploi, on fait le lien avec les diplômes. Or nous avons longtemps déploré le niveau d’éducation des personnes sourdes qui se limitent pour certains au cursus primaire. Les chanceux qui arrivent au secondaires sont confrontés à de gros obstacles pour suivre correctement les cours. Et les rares qui arrivent à l’Université rencontrent également ce même problème.

À un autre niveau, il y a un manque d’accessibilité à la formation professionnelle qualifiante.

Les personnes sourdes qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’école se livrent aux métiers de l’informel ou tentent de trouver des emplois comme journaliers dans des structures privées.

Pour dire que beaucoup reste à faire pour insérer de nombreuses personnes sourdes sur le marché de l’emploi. Des solutions existent et ont été proposées. Nous osons croire que le gouvernement nous associera pour définir une politique durable d’insertion professionnelle des personnes sourdes en Côte d’Ivoire.

Que pensez vous du recrutement dérogatoire initié par le ministère de l’Emploi ?

Il existe une commission nationale de recrutement dérogatoire des personnes handicapées à la fonction publique. Cette commission est composée par divers ministères impliquées dans le recrutement de fonctionnaires de l’Etat piloté par le Ministère de l’Emploi.

Le recrutement nous convient du moment qu’il permet régulièrement à quelques uns de nos membres d’avoir accès un emploi décent.

Comme recommandation, nous souhaitons que le gouvernement garde le rythme d’effectuer un recrutement dérogatoire chaque année. Et comme rien ne peut se faire pour nous sans nous, ce qui veut dire qu’il faut impliquer suffisamment les organisations de personnes handicapées représentatives dans le processus du recrutement dérogatoire. Il importe de mettre la notion membre d’association dans les critères. Car sans le combat des Organisation Personnes Handicapées par le passé, y aurait il eu de telles mesures comme le recrutement dérogatoire ?

 

Avec le recrutement dérogatoire, combien de personnes sourdes ont été recrutées en 2020 ?

Depuis la loi d’orientation de 1998, nombre de personnes sourdes ont eu accès dans l’administration publique notamment à travers le processus du recrutement dérogatoire des personnes handicapées à la fonction publique.

Nous profitons de votre lucarne pour adresser nos remerciements au Gouvernement pour le recrutement de deux cent (200) personnes handicapées en 2020 et parmi elles environ trente-trois (33) personnes sourdes ont été recrutées.

Concernant l’emploi dans le secteur privé, quelques membres sourds y sont employés mais après bien de difficultés. La récente loi ivoirienne relative à l’emploi des personnes handicapées dans le secteur privé devrait permettre à un plus grand nombre de personnes sourdes d’avoir accès à la fonction privée.

D’autres initiatives sont en cours avec des partenaires pour insérer au moins personnes sourdes dans le circuit de la grande distribution cette année. Au moment opportun vous serez informé.

 

À combien évaluez-vous le nombre des personnes sourdes au sein de l’administration publique ?

Les recrutements des personnes sourdes à la fonction publique ont commencé depuis les années 2000 pour la première promotion. A ce jour, nous évaluons à environ deux cent cinquante (250) personnes sourdes et malentendantes travaillant dans l’administration publique avec de divers grades.

 

Ce nombre est-il suffisant selon vous pour combler le déficit des personnes en âge de travailler ?

C’est très insuffisant. Mais il faut noter les bonnes dispositions du gouvernement à ce niveau.

Le nombre actuel de personnes sourdes et malentendantes en Côte d’Ivoire s’élève à environ cent dix mille (110). Lorsque nous regardons le manque d’accès à l’éducation pour la majorité, et les personnes sourdes adultes, nous pensons qu’environ 95% de personnes sourdes en âge de travailler n’ont pas cette opportunité d’avoir un emploi décent.

Pareillement l’accès aux financements pour l’entrepreunariat individuel est un casse-tête pour tous.

 

 

Qu’est-ce que vous voulez dire par ”ils n’ont pas une opportunité d'avoir un emploi stable” ?

Avoir un travail bien énuméré est une gageure pour certains de nos membres.

Lorsqu’ils font preuve de connaissance et d’excellence dans le métier qu’ils exercent, la rémunération n’est pas à la hauteur de leurs attentes. Des personnes non handicapées d’ailleurs prennent du profit à exploiter leurs situations de handicap.

Par autonomie financière, nous parlons de personnes sourdes adultes qui veulent entreprendre une activité lucrative durable et rentable à même de subvenir à leurs besoins fondamentaux et familiaux. Pour ce faire, ils doivent avoir accès à un financement des collectivités publiques.

Nous entendons beaucoup parler des programmes gouvernementaux qui parlent de l’emploi pour les jeunes. Combien de personnes sourdes ont pu bénéficier de ces programmes ? La plupart ne savent pas l’existence de tels programmes ? D’autres qui s’y essaient sont confrontés à d’inombrables difficultés pour remplir les conditions requises pour bénéficier des programmes de financements.

 

Vous avez parlé d’obstacles à l’autonomisation des personnes sourdes, à quoi faite vous référence ?

Nous parlons du manque d’accès aux financements publiques ou privés pour l’auto-entrepreneuriat, à la formation professionnelle qualifiante, à la valorisation des compétences individuelles des personnes sourdes.

 

Est-ce que la surdité est un frein à l’employabilite des personnes sourdes ?

 

Non pas vraiment si les conditions d’accessibilités sont mises en évidence. Nous parlons de services d’interprète en langue des signes, de renforcement des capacités dans l’emploi, la formation professionnelle qualifiante.

Il est vrai aussi que les personnes sourdes ne peuvent pas exercer tous les métiers qui exigent une audition soutenue.

Nous avons l’habitude de dire qu’une personne sourde peut tout faire sauf attendre. Notre situation de handicap est beaucoup lié à l’environnement causé par les barrières de communication. Une fois que ces barrières sont levées, nous ne voyons pas la différence entre nous et les personnes non handicapées.

 

En dehors de l’administration publique, vous avez parlé du secteur informel, à quel pourcentage peut-on estimer leur nombre ?

Nous n’avons aucune donnée fiable à notre disposition concernant le secteur informel.

Nos membres exercent divers métiers, comme coiffeurs, pâtissiers, menuisiers, maçons, cordonniers, restaurateurs, etc… Nous avons en projet d’effectuer un recensement général interne dans l’emploi du secteur informer afin de disposer de statistiques fiables.

 

Quand vous dites que des personnes sourdes ne sont ”pas rémunérés à la hauteur de leurs compétences”, qu’est-ce que vous voulez dire ?

Prenons entre autres, l’exemple d’une femme sourde coiffeuse. Les clientes viennent à elle et négocient des tarifs qui sont en deçà de ce qui se fait dans les salons de coiffure de personnes non handicapées.

La coiffeuse sourde est obligée de gagner son pain au rabais. Ce sont des situations écœurantes que nous font part nos membres. Malheureusement il n’y a aucune disposition légale pour les protéger.

 

Qu’en est-il des personnes déclarées à la Caisse national de prévoyance sociale (CNPS) ?

Nous pensons mener un plaidoyer auprès de la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale sur le cas du travail de nos membres dans le secteur informel et quelles protections, ils peuvent bénéficier.

Pour les protections, nous pensons que cela s’applique à l’ensemble du secteur du métier informel qui consiste à une régulation du métier et des tarifs.

 

Votre message à l’endroit des gouvernants et organisations pour l’accessibilité des personnes sourdes sur le marché de l’emploi ?

Comme lors de toutes nos actions de plaidoyers, nous réitérons au gouvernement ivoirien et qu’à nos futurs partenaires, de notre disponibilité à faire des propositions inclusives pour que les personnes sourdes aient accès au marché de l’emploi. Cela passe par l’accès à l’éducation bilingue français-langue des signes pour tous, à la formation professionnelle qualifiante, à l’accès au programme de financement pour des activités génératrices de revenus, par la mise à disposition de services d’interprètes en langue des signes.

 

 

Djamal AKINBOLA

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