Crise sécuritaire au Burkina: "Il faut laisser le temps" aux militaires, estime Boubacar Sannou (ITW)

Au Burkina Faso, pays en proie à des attaques terroristes depuis plus de cinq ans, "il faut laisser le temps" aux militaires pour lutter contre le terrorisme car "ce n'est pas en quatre mois qu'ils peuvent redresser une situation que certains ont laissé pourrir", a estimé le premier vice-président et porte-parole du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP), dans une interview à ALERTE INFO.

Boubacar Sannou vous êtes le premier vice-président du CDP comment se porte ce parti après les turbulences de décembre 2021 ?

Le CDP se porte aujourd’hui très bien malgré ce que l’opinion nationale pense. C’est vrai, l'organisation du 8e congrès ordinaire a été émaillée d'incidents, qui ont connu un épilogue judiciaire avec la reconnaissance par la justice de notre pays, le droit au président du parti président, du Bureau politique national, le camarade Eddie Komboïgo à tenir ce congrès. Le congrès s’est donc très bien déroulé avec le renouvellement de sa direction politique et la reconduction de son président. Les procédures judiciaires laissent toujours des traces et le temps fera sans doute son effet en cicatrisant la plaie. En somme, le CDP se remet des soubresauts qui ont émaillé la tenue de son 8e congrès.

Peut-on dire aujourd'hui que la crise est terminée ?

Les crises politiques ne se gèrent pas d'un coup de bâton magique. Il faut souvent du temps, de l'énergie, de la tolérance, de la tempérance et souvent de la médiation pour les surmonter. Notre crise a abouti à une action judiciaire qui dévoile sa profondeur. La justice, les instances du parti et l'administration ont fait valoir la primauté du droit au profit de la direction légitime et légale dirigée par le président Eddie Komboïgo. Mais cela ne résout pas définitivement cette crise. Nous souhaitons l'union et l'unité du parti et donc le retour de nos camarades frondeurs. Nous sommes ouverts à toute proposition allant dans ce sens. C'est en cela que nous avons d’ailleurs répondu favorablement à l'invitation du président d'honneur qui essaie de concilier les positions et nous avons salué son acte à sa juste valeur. Actuellement, s’il y a une action de médiation du président d'honneur en cours cela veut dire que la crise demeure. Nous gardons espoir que son initiative aboutisse et que nous fumions le calumet de la paix.

Certains médias ont évoqué une rencontre entre le président d'honneur Blaise Compaoré et le président du CDP Eddie Komboïgo et certains membres du parti pour évoquer la crise, est-ce vrai ? Qu’est-ce qui a été décidé ?

Comme je l’ai dit plus haut, le président d'honneur a bien voulu convier des délégations composées des cadres du parti, dont une conduite par son président le camarade Eddie Komboïgo à Abidjan du 23 au 26 mai 2022. Le président Compaoré a voulu comprendre ce qui se passe et entamer un processus de discussion devant aboutir au règlement de l'antagonisme manifesté par certains militants vis à vis du président Eddie Komboïgo. Je faisais partie de la délégation du parti conduite par son président Eddie Komboïgo. Au bout des 48 heures d’échange (24-25 mai), le président d'honneur a recueilli les propositions de part et d'autres et a promis nous revenir. Nous sommes dans l'attente de ses propositions qui seront sans doute présentées aux organes et instances du parti.

En tant que vice-président du Parti quelle appréciation faites-vous de la situation sécuritaire plus de 4 mois après l'arrivée des militaires au pouvoir ?

Les militaires ont sans doute pris les devants pour parer au pire par rapport à l'inertie de ceux qui étaient aux affaires. Un peu plus de quatre mois après cette décision ou l'ultime solution, les signaux ne semblent pas s'orienter vers la couleur que tout le monde souhaite voir, c'est-à-dire le vert. Nous n'avons pas tous les éléments d’appréciation, mais j'ai la faiblesse de croire que les militaires ont essayé de contenir la situation et d’éviter le pire. Je pense humblement qu’ils sont entrain de limiter les dégâts et monter dans les mois à venir en puissance. La situation est difficile, mais nous devons garder espoir.

Des critiques fusent pour dénoncer l'incapacité du régime de la transition à juguler la crise sécuritaire. Avez-vous un mot à dire à ce sujet ?

C'est l'incapacité d'un régime civil qui peinait à juguler cette crise sécuritaire qui a conduit les militaires au pouvoir. Maintenant, ceux qui font la guerre disposent de tous les leviers pour la mener et la gagner. Peut-on apprécier un travail dans le secteur sécuritaire en l'espace de quatre mois ? Les militaires ont hérité d'une situation où les 2/3 du pays vivent une insécurité permanente avec plus de deux millions de déplacés internes. Peuvent-ils inverser la tendance en si peu de temps ? Je ne crois pas. Il faut leur laisser le temps, car cette guerre dure depuis bientôt sept ans. Et ce n'est pas en quatre mois qu'ils peuvent redresser une situation que certains ont laissé pourrir pendant tout ce temps.

Que faut-il faire selon vous pour un retour de la paix au Burkina Faso ?

Chacun y va de ses propositions. Elles sont déjà nombreuses sur la table et il y en a de très bonnes. Essayons de les mettre en œuvre. L'armée a demandé de mettre sur pied des comités locaux de dialogue. Ce qui rejoint le programme de notre candidat Eddie Komboïgo qui lors de la campagne aux élections couplées de 2020, avait préconisé les négociations en plus de l'action militaire. En plus de cela, il y a lieu d'œuvrer à la résolution de certaines disparités entre régions et entre communautés. Il faut recenser certaines récriminations communautaires et essayer d'y apporter des réponses. Créer les conditions d'une union véritable de tous les fils et filles autour de l'intérêt supérieur de la nation. Il faut trouver le moyen de faire taire nos divergences et orienter nos énergies vers un seul but: la sauvegarde la patrie. Bref, il y a un ensemble d'actions, de stratégies à mener pouvant nous permettre d’aboutir à une sortie de crise.

La semaine dernière, la CEDEAO a réitéré son appel aux autorités pour fixer un délai raisonnable de la transition : quel délai serait acceptable selon vous ?

C'est vrai que la CEDEAO essaie toujours de déterminer avec les militaires un délai raisonnable selon elle, aux transitions qui ont caractérisé la vie politique de certains pays membres. Dans notre cas, le délai a été défini et arrêté par les assises nationales qui ont regroupé l'ensemble des forces vives de la nation. Ce délai après évaluation de la situation sécuritaire et de la nécessité de refonder l'Etat s'élève à trois ans. Un délai que la CEDEAO trouve long. Ce délai a pourtant été arrêté par les burkinabé de commun accord. Nous attendons que la CEDEAO nous propose le délai qui lui paraîtra normal. Pour nous, le délai normal est celui qui permettra à l'armée d'inverser la courbe sécuritaire, de permettre un retour progressif des déplacés et de procéder à des réformes structurantes au niveau l'administration, de l'économie et des secteurs sociaux de base. Voilà pourquoi nous avons souscrit aux 3 ans.

Ne craignez-vous pas des sanctions comme c'est le cas au Mali ?

Il est vrai que le non-respect des " délais raisonnables ", imposés par la CEDEAO entraîne des sanctions non seulement diplomatiques mais également économiques. Nous souhaitons qu'elle le fasse au cas par cas. Au Mali, le délai demandé par l'armée était de cinq ans, au Burkina Faso les forces vives ont décidé d'un délai de trois ans. Le Mali a moins de trois cent mille déplacés alors que le Burkina, six fois moins grand que le Mali, a plus de deux millions de déplacés. La crise alimentaire que nous vivons est des plus aiguë comparativement au Mali. Donc, soumettre le Burkina Faso à des sanctions comme au Mali, c'est créer les conditions d'une "Somalisation" du pays, pouvant atteindre tous les autres pays qui semblent relativement épargnés par cette insécurité. Nous souhaitons que la CEDEAO tienne compte de la spécificité de notre pays et de la détresse de son peuple.

Dans la même veine la CEDEAO a nommé l'ex président Nigérien Mahamadou Issoufou comme médiateur. Que vous inspire cette nomination ?

Nous avons effectivement appris par voie de presse, la nomination de l'ancien président Nigérien comme envoyé spécial de la CEDEAO auprès de notre pays, pour être l'interlocuteur de chaque partie et établir des normes consensuelles pour un retour à l'ordre constitutionnel normal. Nous prenons acte de cette nomination même si elle suscite des levées de boucliers de certains compatriotes qui ne lui pardonnent pas, selon eux, son rôle dans le renversement du président Blaise Compaoré et surtout son soutien pour l'accession du président Roch et du MPP au pouvoir. Au-delà de ces récriminations, force est de reconnaître qu'il a une certaine connaissance des acteurs politiques locaux, des mœurs politiques burkinabé et qu'il entretient de bonnes relations avec beaucoup de personnes. Son expérience en tant que chef d'Etat pendant une décennie pourra lui permettre de rapprocher les positions. Enfin, il connaît très bien les codes de la CEDEAO. Ce qui pourra permettre de surmonter au plus vite certaines contradictions. Grosso modo, avec de la bonne foi, il pourra être très utile et efficace.

L'ex ministre de la réconciliation Zephirin Diabré a entamé des visites à des partis politiques. La rencontre entre lui et votre parti a maintes fois été reportées, qu'est-ce qui explique cela ?

Par correspondance, le président de l'UPC a sollicité une audience auprès du président de notre parti le président Eddie Komboïgo. Le Bureau exécutif national a marqué son accord. Nous avons convenu d'une date qui n'a pu être respectée du fait d'un deuil qui avait frappé un membre du bureau exécutif national de l’UPC. Nous avons convenu d'une deuxième date et à quelques heures de l'audience, nous avons reçu un appel d'un des vice-présidents de son parti, nous informant du report de la visite suite à des plaintes qui leurs seraient parvenues des frondeurs. Nous avons pris acte de sa décision.

Aujourd'hui, on parle de reconfiguration de la scènes politique avec la formation de nouvelles alliances. Qu'en est-il du CDP ? Envisagez-vous des alliances en vue des prochaines batailles électorales et aussi, quelle est la priorité du parti aujourd'hui ?

Dans tous les pays démocratiques, la scène politique est en perpétuelle recomposition. Le dernier cas en date est ce que nous venons d'observer en France avec la constitution de deux grands blocs que sont la gauche et la majorité présidentielle. Notre pays ne saurait se soustraire à cette dynamique surtout après les élections de 2020 et les derniers événements de janvier 2022. Nous assistons depuis un certain temps plutôt à des scissions, qui probablement vont aboutir à des regroupements. Mais actuellement, il n'y a pas stricto sensu d'alliances, mais ça ne saurait tarder. Le CDP est en pleine restructuration surtout après les soubresauts qui ont marqué la tenue du congrès. Nous n'avons pas encore entrepris des démarches dans le sens de sceller des alliances, mais nous ne sommes pas fermées à de telles approches. Nos portes sur Kwamé N'Krumah sont largement ouvertes. Il sera difficile à une formation politique à l'avenir d'aller en solitaire pour la conquête du pouvoir d'état. Cela ne pourra se faire qu'à travers un jeu d'alliances. Nous établirons des alliances avec nos alliés naturels et ceux qui le voudront dans l'intérêt supérieur de la nation et de la démocratie.

Parlant de la situation de l'ex président Rock Kabore, ses partisans dénoncent un "embastillement " alors que le régime soutient qu'il est libre. Comment cette situation devait être gérée selon vous ?

C'est vrai que depuis sa déchéance du pouvoir l'ex président Roch Kaboré n'a plus été vu en public. Chacun y va de ses explications et commentaires. Il serait souhaitable de recueillir son avis avant de nous permettre de nous prononcer. Que dit le président Roch lui-même ? Lui seul pourra nous situer. A défaut, je m'en tiens à la version officielle selon laquelle il est libre.

Djamal AKINBOLA

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