Marché de l’automobile: “les chinoises’’ ont le vent en poupe en Côte d’Ivoire (ENQUETE)

 

 

Déficit d’image de marque, fiabilité douteuse, manque de pièces détachées: petit à petit, les critiques fondées ou clichés entretenus à tort sur les voitures “made in China’’ semblent s’estomper en Côte d’Ivoire, où les pick-up Great Wall, les autocars Yutong, les SUV Haval se font plus nombreux dans les rues. Qu’est-ce qui explique ce relatif succès des véhicules chinois ? Enquête.

 

“J’ai commencé le processus d’achat de ma voiture en décembre 2019 mais je l’ai acquise définitivement dix mois plus tard. J’ai pris mon temps en  faisant le tour des importateurs de véhicules chinois’’, explique Emile Konan, manager d’une start-up, à Abidjan.

 

Au départ, il avait voulu s’offrir la Florid de Great Wall, une petite citadine, dont la face avant est directement empruntée à la Toyota Yaris : “Elle coutait 7,5 millions de FCFA. Et pour le rapport qualité-prix, y a pas match. J’étais à un doigt d’acheter ce modèle’’, ajoute-t-il.

 

Finalement, son choix s’est porté sur la SUV Haval H2, une autre marque chinoise, dont Rimco Motors est le distributeur exclusif en Côte d'Ivoire : “C’est une voiture hyper électronique’’, s’extasie-t-il.

 

Emile Konan avait acheté toutes ses six précédentes voitures, toutes de marques européennes et japonaises, dans des parcs autos, en bordure de voies, qui pullulent, à Abidjan. C’est la première fois, qu’il roule “une chinoise’’. Il explique avoir fait du rapport qualité-prix, le critère principal, qui a guidé son choix: “Je me suis dit au lieu d’acheter par exemple une Honda Crv phase 3 d’occasion de 5 ou 6 ans autour de 8 ou 9 millions, il est mieux de d’acheter une neuve’’ chez un concessionnaire.

 

En plus, son nouveau véhicule “consomme beaucoup moins de carburant que la voiture précédente’’

 

Comme Emile Konan, Alfred Adjobi, employé dans une entreprise de distribution et de commercialisation de produits pétroliers, ne tarit pas non plus d’éloges pour son nouveau 4X4 Changan CS 55, acheté à 16, 5 millions FCFA chez United motors, sur conseils d’une amie, pour remplacer sa Toyota Matrix.

 

“C’est une voiture full options (avec caméra de recul, le frein en main automatique, etc..). Il y a aussi le design qui est bon avec un confort à l’intérieur. J’ai fait une comparaison  avec beaucoup d’autres marques européennes, j’ai remarqué qu’en termes de fonctionnalités, celle-là est supérieure’’, explique-t-il avec une pointe de fierté non feinte.

 

Mais au-delà de ces qualités, c’est bien “le prix qui (l’) a déterminé’’ : “J’ai remarqué que les voitures chinoises avaient des prix abordables. On m’a proposé des véhicules d’occasion qui  coûtaient 13 millions de FCFA. Je me suis dit pourquoi ne pas me tourner vers une voiture neuve’’, fait-il aussi observer.

 

Si de nombreux ivoiriens doutaient, il y a encore quelques années, de la qualité et la fiabilité des voitures chinoises, beaucoup ont aujourd’hui révisé leur position. Ce changement de paradigme se confirme par les statistiques de ventes des concessionnaires.

 

Rapport qualité-prix….

 

Distributeur exclusif de la marque GAC Motor, le concessionnaire Sam Motors, a par  exemple, ainsi vendu “une quarantaine de véhicules’’ de 2019 à 2020, essentiellement des SUV dont le prix tourne généralement autour de 14 millions de FCFA.

 

Au 03 juin 2021, “on était à une vingtaine de véhicules vendus entre mars et mai. L’an dernier, à la même période, on était seulement à 8 véhicules. Ce qui donne une progression de plus de 400%’’, se félicite le responsable marketing, Jocelyn Aboussou, interrogé par ALERTE INFO.

 

Sur la base des “prévisions (qui) sont très intéressantes’’, Sam Motors vise un objectif de “200 véhicules’’ à commercialiser avant la fin de l’année 2021.

 

“Les idées reçues sont en train de changer, les gens commencent à comprendre ou à voir autrement les marques chinoises (…) Ce qui plait et attire généralement les clients vers nos véhicules, c’est la présentation, la carrosserie, les finitions, le confort et surtout  le rapport qualité-prix’’, explique M. Aboussou.

 

Premier importateur de véhicules chinois en Côte d'Ivoire, Rimco Motors est aussi le distributeur de la marque Great Wall. “En 2019, Rimco motors a écoulé 1.055 véhicules. En 2020, on est passé à 1.407 véhicules écoulés, donc une progression de plus de 400 véhicules’’, détaille la responsable marketing Marina Faye.

 

Le concessionnaire espère pouvoir écouler “1.200 véhicules’’ au terme de l’année 2021 sur un marché dominé par trois segments : les berlines, les pick-up et surtout les SUV (Sport Utility Vehicule), qui connaissent actuellement un franc succès commercial.

 

Traditionnellement, le marché l’automobile en Côte d’Ivoire est dominé (55% de part de marché) par les japonaises (Toyota, Mitsubishi, Suzuki, etc…) suivies des européennes (Renault, Peugeot, etc….) avec 18% des coréennes (Hyundai, KIA, etc…), puis des chinoises.

 

Mais depuis quelque mois, la tendance a changé. Les marques chinoises, avec 15% de part de marché, sont passées 3e en reléguant les coréennes (8%) à la 4e place.

 

En mai 2020, 638 véhicules de marques chinoises avaient été écoulés sur un marché de 4.999 voitures. Ce qui donnait un pourcentage de 13%. Un an après, soit en mai 2021, 1.083 voitures ont été vendues sur un marché global de 7.499. Ce qui donne 14% de ventes.

 

Il y a 11 ans, en 2010, les voitures d’origine chinoise avaient 8% de parts de marché contre 45% pour les Japonaises, 21% pour les coréennes et 20% pour les européennes.

 

Une évolution qui témoigne de l’engouement de la clientèle pour les véhicules chinois.

 

Pour Mathieu Lemaire, chef des ventes à Rimco Motors, le succès des marques chinoises tient essentiellement au rapport qualité-prix. “On a des véhicules pour presque tous les budgets, qui vont de 7 à 30 millions de FCFA’’, soutient-il.

 

Selon des experts, les prouesses techniques réalisées par les constructeurs chinois plaident également en faveur de leurs véhicules. Mécanicien au garage Sanan Nouvelle Alliance, implanté à Marcory depuis 1978, Rodrigue Kadio rejette la critique sur le manque de pièces détachées.

 

“Contrairement à ce que beaucoup de personnes croient, les véhicules chinois n’ont pas de pièces spécifiques. Dans un véhicule chinois, vous pouvez voir des plaquettes qui correspondent à celles de la marque Toyota, des robots de marque Mitsubishi et peut-être des amortisseurs de Honda. Un peu comme si plusieurs marques avaient été regroupées en une seule. Cela fait que ce n’est pas très compliqué de trouver des pièces de rechange’’, explique-t-il.

 

Le coup de pouce d’un décret gouvernemental…

 

En décembre 2017, le gouvernement ivoirien a adopté, deux décrets relatifs à l’importation des véhicules sur le territoire national. Ainsi, il a été désormais fixé à 5 ans l’âge  d’importation des véhicules de type tourisme (communément appelés personnels) et ceux destinés à usage de transport en commun de type taxi. Les minicars de 9 à 34 places et les camionnettes allant jusqu’à 5 tonnes n’excèdent plus 7 ans d’âge. Les cars de plus de 34 places sont limités à 10 ans quand les camions de 5 places et plus sont âgés de 10 ans maximum.

 

Ces mesures gouvernementales ont presque porté l’estocade au secteur de vente des véhicules d’occasion,  un business naguère florissant, et ont à contrario, contribué à booster le marché du neuf. Globalement, les concessionnaires se frottent aujourd’hui les mains et les véhicules chinois, avec leurs modèles à bas coût, continuent de faire une percée.

 

“Notre secteur se porte mal aujourd’hui. Nos clients n’ont pas les moyens financiers pour acheter des véhicules d’occasion de 2, 3 ou 4 ans’’, analyse le président de la Fédération nationale des importateurs, revendeurs entreprises de location de véhicules de Côte d’Ivoire (FENIRVEL-CI) Seydou Konaté, qui plaide pour que l’âge d’importation soit rehaussé à 10 ans pour les véhicules de type tourisme  et taxi et 15 ans pour les camions.

 

Car plus le véhicule d’occasion est âgé, moins il coûte. Et moins il est âgé, plus cher il coûte. Conséquence des mesures gouvernementales: pour s’acheter aujourd’hui une bonne voiture d’occasion, il faut débourser au moins entre  7 et 10 millions de FCFA. Avant le décret, 4 ou 5 millions auraient suffi.

 

“Ces décisions du gouvernement ont été prises pour arranger les concessionnaires’’, estime, de son côté, le vice-président de la FENIRVEL-CI, Gauze Bouazo.

 

Ce que admet le Groupement interprofessionnel automobiles, matériels et équipements (Gipame) dont le président Beydoun Abdul, saluait en 2019 ces mesures, tout en dénonçant la concurrence déloyale du secteur informel de vente d'automobiles.

 

“Notez que l'application de ce décret est effective en juillet 2018. A fin octobre 2019, nous cumulons des ventes de 11.026 véhicules neufs contre 9.347 véhicules neufs dans la même période en 2018. Ce qui constitue une augmentation de nos ventes d'environ 18 %. Nous notons le nombre de voitures neufs importées à fin octobre 2019 de 13.627 et 8.354 de voitures d'occasion importées. Bien sûr avec les nouvelles mesures d'importation qui ne dépassent pas 5 ans. Donc, la décision est bien respectée. Nous sommes convaincus que le gouvernement maintiendra ces efforts d'accompagnement dans notre lutte contre l'informel’’, avait-il déclaré le 12 décembre 2019, à Port Bouët,à l'ouverture du Salon de l'automobile d'Abidjan.

 

Plus récemment, dans un rapport d’activités de l’exercice 2020, publié en mai 2021 et consulté par ALERTE INFO, CFAO Motors, leader de la distribution automobile en Côte d’Ivoire, révélait ainsi avoir vendu 5.704 voitures en 2020 contre 5.275 en 2019, soit une progression de 2,8%.

 

Si pendant longtemps les produits chinois, qualifiés péjorativement de “chinetoque’’, ont été raillés, force est de constater qu’ils sont en train de retourner l’opinion en leur faveur.

 

Serge Alain KOFFI

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