Sokotê, le lac sacré aux silures, friands de popcorn et pain rassis à Bongouanou (MAGAZINE)

 

“Apparemment, ils préfèrent le pain aux popcorns’’, dit Francis Dogo, en jetant des morceaux de pain rassis, à la surface du “Sokotê’’, que d’énormes et innombrables silures, des profondeurs du lac sacré de Bongouanou, viennent se bousculer pour happer, sous les regards frappés d’émerveillement de la dizaine de curieux.

“Madame, servez moi vos plus jolis pains parce que ces poissons sont comme des hommes pour moi même s’ils ont leur monde à eux’’, ajoute un homme, environ la quarantaine, s’adressant à une femme, assise sur la rive du lac, grosse bassine remplie de pains rassis, posée à même le sol, à ses pieds.

Impossible de visiter cette ville, tout en longueur, du centre-est de la Côte d’Ivoire et à environ 200 km au nord d’Abidjan, sans en attendre parler. Car c’est l’une des rares attractions de cette localité de près de 30.000 habitants. Mais avant d’y aller, l’utilisation d’une canne à pêche ne doit en aucun cas, vous effleurer l’esprit.  Un appareil photo ou une caméra est plus utile.

Si la familiarité d’avec les lieux n’attire pas vraiment les habitants de longue date de Bongouanou, il en est autrement des visiteurs occasionnels, de passage dans cette ville-vallée, surplombée par plusieurs collines au paysage verdoyant.

Situé au centre-ville, le “Sokotê’’, entouré d’une clôture aux couleurs vertes et jaunes, s’étend  sur environ 200 mètres. Au bord de l’eau verdâtre du lac, il y a une dizaine de cocotiers et deux bancs urbains en béton, pour servir de siège pour les visiteurs, un peu plus nombreux que d’ordinaire, en ce vendredi après-midi, avant-dernier jour de la visite d’Etat du président de la République Alassane Ouattara  dans le Moronou, dont Bongouanou est le chef-lieu de région.

Pendant que certains jettent des morceaux de pain ou des popcorns de mais (communément appelés bon mais) à la surface du lac, d’autres s’emploient à fixer le magnifique spectacle qui s’offre à eux par des photos et des vidéos à l’aide de leurs téléphones.

Regroupés à la surface de l’eau, près de la rive, des poissons silures de toutes les tailles et formes se jettent sur la nourriture à eux offerte dans une saine bataille, qui permet de les voir et contempler de près.

Deux femmes, assises l’une en face de l’autre, sous des parasols, tiennent des étals, en bordure du lac.  Sur leurs tables, sont disposés plusieurs sachets, de deux formats différents, contenant des popcorns de mais, qu’elles proposent à la vente aux visiteurs. Les petits sachets coûtent 50 FCFA l’unité contre à 100 FCFA pour les plus grands.

“Les jours ordinaires, nos ventes s’élèvent généralement à 2.000 FCFA mais depuis l’arrivée du président, nos bénéfices ont pratiquement doublé’’, se réjouit l’une d’elles.

A côté des deux femmes, la troisième, vend son pain rassis à 50 FCFA l’unité.  “Ça marche un peu’’, se contente-t-elle de répondre, laconiquement et dans un français approximatif, à nos questions sur la rentabilité de son activité.

L’existence du lac est intimement liée à l’histoire du peuplement de la ville. La légende explique que c’est un chasseur qui a découvert le site dans une clairière, où venaient s’abreuver des cigognes.  Autour, se trouvait une masse boueuse et argileuse (“Sokotani’’ en langue locale Agni, devenu par déformation “Sokotê’’), qui contenait de l’or.

Les premiers habitants de ce qui était encore un campement ont donc décidé de s’y installer. Peu de temps après, une grande sécheresse a sévit sans que l’eau du lac ne tarisse pour autant.

En reconnaissance aux bienfaits que le lac leur a procuré en cette période, Ces derniers ont ainsi décidé de lui vouer un culte en s’interdisant la consommation des silures qui foisonnent dans l’eau qui n’a jamais tari depuis.

Et jusqu’aujourd’hui, il est formellement interdit de les pêcher et de les consommer.

Comme pour renforcer la sacralité du lac, une autre légende soutient que parmi les poissons, certains portent des cauris sur la tête. “ On nous a dit la même chose quand nous étions enfants mais ce n’est pas vrai’’, assure Darius Tiémélé, natif de la ville et journaliste à la radio locale.

Le lac passe donc pour jouer un rôle protecteur mystique pour les populations : “Le Sokotê est invoqué par les anciens lors des libations comme la mère nourricière de Bongouanou. Ces silures sont comme des anges gardiens, des ancêtres, des génies protecteurs qu’on vénère. Les cérémonies d’adoration ont lieu une fois tous les ans’’, ajoute M. Tiémélé.

Dans un arrêté en date du 29 mars 2016, le ministre ivoirien de la Culture et de la Francophonie d’alors, Maurice Bandaman l’avait inscrit “sur la liste d’inventaire du patrimoine culturel national’’, lui permettant ainsi de bénéficier “de toutes les protections conformément à la réglementation en vigueur’’

 

 

Serge Alain KOFFI

Articles similaires

Laisser un commentaire